Sur ce qu'on appelle la crise de l'autorité comme valeur, y aurait-il un
filon à creuser ? Plus sérieusement, permettez-moi, m'dame Philonleparfaitamour, de vous (ré)exposer bien modestement quelques réserves.
L'autorité tout d'abord se dit en plusieurs sens : morale, politique, judiciaire, religieuse, familiale, etc. Voilà pourquoi je pense qu'extrapoler à partir d'observations ou de considérations générales d'un psychologue qui s'y rattachent (je n'ai pas lu votre livre au titre musilesque, je m'en tiens à votre lecture), autrement dit passer rapidement d'un domaine à un autre, manque de réserve.
Je m'explique. Dans le domaine des soins psychiques (répondant à des cas de souffrance réelle), il y a un critère simple, c'est le distinguo normal/pathologique (ces 2 termes étant entendus au sens médical). Il est autant déontologique que pratique (décision quant au diagnostic). Ce psychiatre/psychanalyste doit évoquer des cas de patients pour lequel le manque de contrôle sur sa conduite individuelle, à des degrés divers (du simple TOC à l'agressivité compulsive), porte atteinte au bon déroulement de leur vie. Son travail vise donc à aider ce type de patient à gérer ses troubles en adaptant ses réponses comportementales (les médicaments sont à cet égard complémentaires mais pas suffisants). Or il est bien évident qu'un patient n'est pas un cas d'école à traiter fissa, c'est aussi un être social (milieu, mode de vie, statut, etc.).
Or les psychiatres se trouvent de plus en plus ces 2 dernières décennies confrontés aux répercussions des conditions sociales de vie qui se sont aggravées, ils sont en première ligne pour le constater lors de leurs visites aux HP qui connaissent de nouvelles "variétés" d'internés. Mais le même phénomène est observable au sein de la population carcérale. Ce n'est donc pas par passion pour l'antipsychiatrie des années 70 qu'ils se sentent troublés dans leur conscience professionnelle, c'est parce que les pouvoirs publics se servent d'eux pour pallier leurs défaillances : fermeture des maisons locales de soins pour les patients légers (dépressifs, attardés mentaux, etc), pressions policières/judiciaires pour des internements abusifs (10.000/an évalue le Groupe Information Asile) dont certains amènent même l'État français à être condamné par la Cour européenne des droits de l'Homme, etc.
C'est dans ce contexte que s'inscrit ce type de bouquins comme celui que vous citez : certains psychiatres s'intéressent aux approches interdisciplinaires afin de mieux cogiter sur leur pratique médicale. Si pour eux il est évident que si une jeune personne n'arrive pas à intérioriser l'autorité (familiale en premier lieu) elle aura du mal à trouver des limites à son comportement en société, c'est par contre un fait récent de prendre en compte aussi les parents, ou de les mettre à l'écart, dans la participation à la thérapie du patient (par exemple les cas des anorexiques traitées dans des centres spécialisés). Ce que je veux dire, c'est que leurs réflexions sont relatives à leur métier. Elles apportent un éclairage certes à ne pas déconsidérer, elles ne prétendent pas pour autant étendre cela à toute l'organisation d'une société comme vous faites, car la vie sociale a plusieurs dimensions et ce n'est pas à l'aide d'une raison analogique qu'on les appréhendera plus finement (sinon on peut tout aussi bien éluder ses responsabilités comme le voyou de "la zone" interprété par Coluche, je cite de mémoire : "car si la société ne peut pas nous blairer, c'est parce qu'elle veut oublier que c'est ELLE qui nous a créées"). Et p't-être bien, si on va par là, histoire de faire une tiote pointe à l'archiviste-compilateur, que la "race de l'homme fuyant" compterait aussi dans ses rangs ceux restant bloqués sur l'opposition tradition/progrès...
L'histoire des mentalités est il est vrai pas toujours aisée quand on est contemporain, l'imaginaire collectif y a sa part, les modes de vie aussi, l'histoire transmise itou. Et pour reprendre l'exemple cinématographique de la jeune fille narguant sa mère en singeant un dictateur jugé anhistoriquement comme le Mal absolu (alors que le totalitarisme, comme le rappelait Vergès, n'a jamais cessé d'exister puisqu'il a pris d'autres formes), cela illustre pour moi simplement la confusion entre autorité et autoritarisme (confusion à cet égard assez similaire à ceux identifiant esprit traditionnel et traditionnalisme, c'est juste histoire de décocher une seconde pointe). Or l'autorité n'est pas le pouvoir (voire la pulsion de pouvoir), elle est bien plutôt ce qui transcende tout pouvoir : "la crise de l'autorité dans un gouvernement autoritaire est toujours une force extérieure et supérieure au pouvoir qui est le sien" (Hannah Arendt,
La Crise de la culture). Étymologiquement,
auctoritas vient du verbe latin
augere (augmenter), "et ce que l'autorité ou ceux qui commandent augmentent constamment, c'est la fondation" (
ibidem). L'autorité n'a donc besoin ni de violence ni de persuasion pour s'imposer : elle tire d'elle-même, c'est-à-dire de l'histoire, sa propre justification. Quand on cesse de respecter l'autorité, c'est qu'on a perdu le lien religieux avec le passé (non pas un passé figé ou idéalisé, mais un passé porteur d'avenir).
Un
pater familias ou un professeur qui "fait pote" avec son fiston ou son élève renie ainsi son autorité de fait en refusant de maintenir intact le lien de supériorité entre le passé et le présent. Mais en même temps, rajouterais-je, il doit aussi respecter la personnalité de l'enfant en tant que celui-ci est appelé à devenir adulte et responsable (Françoise Dolto, psychanalyste et fervente chrétienne, interprète en ce sens la fameuse parole de Jésus "laissez venir à moi les petits enfants", Mc 10, 14-15 : "ces enfants ne sont pas à vous, ils sont à moi, Fils de Dieu, ils sont comme moi, enfants de Dieu ayant pris chair par votre médiation. Vous êtes comme moi enfants de Dieu, ayant pris chair par la médiation de vos parents, eux-mêmes enfants de Dieu. Devant Dieu, ils sont vos égaux. Laissez-les venir à la
liberté de désirer que Dieu soutient").
Est-il vraiment grand besoin de jouer à se faire peur sur la prétendue disparition annoncée de l'autorité sous toutes ses formes pour pointer un fait banal, à savoir que la vie privée l'emporte sur la vie publique ? Avoir autorité sur soi, c'est déjà comprendre que faire œuvre (politique), c'est s'engager dans un espace et dans un temps qui transcendent l'espace et le temps humain : "pour les Grecs et les Romains aussi bien, malgré toutes leurs différences, la fondation d'un corps politique était engendrée par le besoin qu'avait l'homme de dépasser la mortalité de la vie humaine et la fugacité des actes humains" (Arendt,
ibid.). Est-ce vraiment le manque d'autorité qui laisserait prospérer la gouvernance néo-libérale (éternel refrain d'ado éternel : "nous sommes une génération élevée par leur mère", Tyler Durden) ou ne serait-ce pas plutôt le manque de courage (politique avant tout) ? Pour paraphraser l'homme aux semelles de vents : "à supposer que la vérité soit femme, c'est à croire que ceux proclamant lutter contre leur époque n'ont jamais rien compris aux femmes".

Mais au diable la gravité,
soyons désinvoltes, n'ayons l'air de rien ! 