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 Sujet du message: L'homme sans gravité
MessagePosté: 24 Fév 2009, 13:54 
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Bonjour

"L'homme sans gravité" (Folio essais)
est le titre d'un livre de Charles Melman, psychiatre et psychanalyste (auteur des "Nouvelles études sur l'hystérie") qui s'entretient avec son collègue Jean-Pierre Lebrun (auteur de "Un monde sans limites") à propos de la nouvelle économie psychique.
La perte de la légitimité des figures d'autorité, la banalisation de la violence et l'augmentation des états dépressifs sont le point de départ d'une réflexion sur une société où l'individu est "sommé de jouir".
Le moteur de cette nouvelle économie psychique n'est plus le désir mais la jouissance, les fantasmes du névrosé d'hier, inhibé par les interdits, devenant les actes des pervers d'aujourd'hui.
L'homme du XXIème siècle est sans boussole, plus consommateur que citoyen, il est léger, mobile, sans gravité.

Un passage intéressant que je cite (p.206) :
"Désormais, ce que le moi a simplement à préserver, c'est sa présence, son unité, sa valeur, d'un point de vue non plus éthique mais simplement esthétique. Or, à partir du moment où on est face au regard non plus d'un tiers, mais d'un autre, dans une dimension seulement duelle, on peut être dans la fascination. Et l'esthétisme peut parfaitement aider à mettre en valeur un tyran, un bourreau ou un salaud. Car une telle image risque d'être aussi séduisante, voire plus, que celle de l'honnête homme qu'on pouvait auparavant faire valoir sous le regard de Dieu. S'il s'agit de défendre l'esthétisme dans le regard d'un autre, le déploiement de toutes les figures est possible, depuis celle de la brave fille dévouée qui tout à coup se retrouve vedette de cinéma jusqu'à celle du franc salaud.
ceux qui ont admirablement cultivé l'esthétisme, ce sont les nazis. Les défilés de Nuremberg étaient esthétiquement parfaits. L'esthétisme, ça autorise les crimes les plus crapuleux ! Non seulement il peut autoriser les crimes, mais , une fois commis, ceux-ci ne pourront plus être reprochés à leurs auteurs, puisqu'ils auront été perpétrés en toute légitimité;" (Charles Melman).

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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 24 Fév 2009, 14:06 
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Bonjour Philon,

Cela me fait penser que le film Orange mécanique est sorti en 1970, deux ans après Mai 68, "il est interdit d'interdire", "je prend mes désirs pour des réalités, car je crois à la réalité des mes désirs".

C'est tout à fait la réalité que tu évoques, mais elle était déjà en germe avant, et Kubrick l'annonçait dans Lolita (1962): quand la mère de Lolita lui donne un ordre, Lolita répond Sieg Heil en tendant le bras.

Après, on pourrait dire que cette destruction systématique de toute autorité était déjà prônée dans certaines théories anarchistes ou marxistes qui remontent bien plus loin.

Enfin Alex, le "héros" d'Orange mécanique est bien le pur produit d'une éducation privée de toute autorité.


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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 24 Fév 2009, 16:08 
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Philon a écrit:
L'homme du XXIème siècle est sans boussole, plus consommateur que citoyen, il est léger, mobile, sans gravité.
C’est le métaphysicien Julius Evola (1898-1975) qui (notamment dans Chevaucher le tigre je crois) compare l’homme moderne (incluant "l'homo économicus" qui fait de sa « réussite sociale/économique » l’axe essentiel de son existence), toutes classes sociales confondues, a un mollusque : il a l’air d’autant plus dur dans son aspect (social ou/et physique) extérieur qu’il est en réalité mou (voire déliquescent) à l’intérieur… D’où peut-être aussi le fait que la femme moderne qui s'en laisse abuser séduire /« conquérir » finit plus ou moins, tôt ou tard, par déchanté… ou/et n'y trouve pas vraiment son bonheur (aussi "libérée" ou "émancipée" fut-elle dans sa liberté de "choix"...), surtout un bonheur durable (ou stable)… etc.

En rapport avec la question il y a aussi d’Evola le chap. II « La race de l’homme fuyant », dans L’Arc et la Massue (1968), p. 17-21 :
Citation:
A tout ce qui a été présenté comme la « libération » de tel ou tel peuple, mis au pas en réalité, parfois même en recourant à la violence (comme après la Deuxième Guerre mondiale), pour jouir du « progrès démocratique » qui a éliminé tout principe de souveraineté, d'autorité véritable et d'ordre venant d'en haut, correspond aujourd'hui, chez un grand nombre d'individus, une « libération » qui est élimination de toute « forme » intérieure, de tout caractère, de toute droiture ; en un mot, le déclin ou l'absence, chez l'individu, de ce pouvoir central que les Anciens appelaient egemonikon. Et ce, non seulement sur le plan éthique, mais aussi dans le domaine des comportements les plus quotidiens, sur le plan de la psychologie individuelle et de la structure existentielle. Le résultat, c'est un nombre toujours croissant d'individus instables et informes, c'est l'invasion de ce qu'on peut appeler la race de l'homme fuyant. (…)

Le type d'homme dont nous parlons n'est pas seulement rétif à toute discipline intérieure, n'a pas seulement horreur de se mettre en face de lui-même, il est également incapable de tout engagement sérieux, incapable de suivre une orientation précise, de faire preuve de caractère [quel que soit le domaine]. On peut dire qu'en partie il ne le veut pas et qu'en partie il ne le peut pas. (…)

Le déclin de tout « honneur professionnel » – honneur qui a été une manifestation précieuse, dans le domaine pratique, de la conscience morale et même d'une certaine noblesse – relève en effet du même processus de désagrégation. La joie de produire, selon son art propre, en donnant le meilleur de soi-même, avec enthousiasme et honnêteté, cède le pas à l'intérêt le plus immédiat, qui ne recule ni devant l'altération du produit ni devant la fraude.
Exemple caractéristique parmi tant d'autres : les fraudes alimentaires, plus répandues et plus cyniques que jamais, qui relèvent moins d'une irresponsabilité criminelle que de la manœuvre louche, de la chute de niveau intérieur, du manque de tout sens de l'honneur, ce sens de l'honneur que possédaient, en d'autres temps, même les corporations les plus humbles. (Dans un autre domaine, on assiste, parallèlement à l'industrialisation, à la prolétarisation et au chantage social de la « classe ouvrière », de ceux qui ne sont plus que de simples « vendeurs de [leurs forces de] travail »).

Nous avons dit que ce phénomène ne concerne pas seulement le domaine moral. L'instabilité, le côté évasif, l'irresponsabilité satisfaite, l'incorrection désinvolte se manifestent jusque dans les banalités de tous les jours. On promet une chose – écrire, téléphoner, s'occuper de ceci ou de cela – et on ne le fait pas. On n'est pas ponctuel. Dans certains cas plus graves, la mémoire même n'est pas épargnée : on oublie, on est distrait, on a du mal à se concentrer. Des spécialistes ont d'ailleurs constaté un affaiblissement de la mémoire parmi les jeunes générations : phénomène qu'on a voulu expliquer par différentes raisons bizarres et secondaires, mais dont la vraie cause est la modification de l'atmosphère générale, laquelle semble provoquer une véritable altération de la structure psychique. Et si l'on se souvient de ce qu'a écrit Weininger avec pertinence sur les rapports existant entre l'éthique, la logique et la mémoire, sur la signification supérieure, non purement psychologique, de la mémoire (la mémoire est en relation étroite avec l'unité de la personnalité, par la résistance qu'elle offre à la dispersion dans le temps, dans le flux de la durée ; elle a donc aussi une valeur éthique et ontologique, et ce n'est pas pour rien qu'un renforcement particulier de la mémoire a fait partie de disciplines de la haute ascèse, dans le bouddhisme par exemple), on saisira les implications les plus profondes de ce phénomène.

Qui plus est, le mensonge, le mensonge gratuit, sans même un véritable but, fait naturellement partie du style de l'homme fuyant ; on est ici en présence d'un de ses traits spécifiquement « féminins ». Et si l'on fait remarquer à un représentant de cette race de l'homme fuyant un tel comportement, l'individu s'étonne, tant ce comportement lui semble naturel, ou bien se sent agressé et réagit de manière quasiment hystérique. Car on ne veut pas être « dérangé ». [On veut surtout pouvoir continuer de « s’éclater »…]
Chacun pourra constater, dans le cercle de ses relations, cette sorte de névrose, pour peu qu'il y prête attention. Et l'on pourra ainsi remarquer combien certaines personnes qu'on avait l'illusion de considérer comme des amis sont devenues aujourd'hui, après la guerre, absolument méconnaissables.

Quant à l'univers des politiciens, avec ses combines et la corruption qui ont toujours caractérisé les démocraties parlementaires mais qui sont encore plus évidentes aujourd'hui, ce n'est même pas la peine d'en parler, tant la race de l'homme fuyant, identique au-delà de toute la diversité des étiquettes et des partis, s'y meut à son aise. Il faut en effet observer que, très souvent, ne font pas exception ceux qui professent des idées « de droite », parce que chez eux ces idées occupent une place à part, sans rapport direct et sans conséquence contraignante, avec leur réalité existentielle.

II vaut mieux faire allusion à une certaine corruption courante, dans le domaine sexuel notamment, qui se répand parmi les jeunes générations « émancipées » et qui relève plus ou moins de la « dolce vita ». Elle ne correspond à rien de positivement anticonformiste, elle n'est pas l'affirmation d'une liberté supérieure, d'une personnalité plus prononcée. Elle est l'effet d'un simple laisser-aller, d'une passivité, d'une banale chute de niveau – autant de choses sur lesquelles nous reviendrons lorsque nous examinerons l'arrière-plan de certains courants idéologiques actuels prônant la « liberté sexuelle ».

La place où devrait trôner le « souverain intérieur », éventuellement pour opposer la pure loi de son être à toute loi extérieure, à toute hypocrisie et à tout mensonge (Stirner, Nietzsche, Ibsen), cette place est vide. On vit au jour le jour, de manière stupide somme toute. D'où, dans les rares moments de prise de conscience, le dégoût et l'ennui.

Absence d'autorité, de vrais chefs, à l'extérieur, dans le domaine de l'État – et absence de forme intérieure chez les individus : les deux choses sont [en réalité] solidaires, l'une corrobore l'autre, au point de faire penser qu'il s'agit peut-être de deux aspects différents d'un phénomène unique de nos temps évolués et démocratiques.

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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 24 Fév 2009, 17:17 
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C'est génial Emile !

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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 24 Fév 2009, 17:41 
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Oui, c'est un très, très beau passage d'Evola. Cela fait plaisir de le relire, et spécialement dans ce contexte. Merci Emile John.


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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 24 Fév 2009, 18:03 
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Mais il y aurait peut-être toute une étude à faire sur les méthodes du système qui visent à éliminer tout homme qui n'est pas de la race de l'homme fuyant, en conjuguant souvent les méthodes du bolchevisme et celles du libéralisme, qui pourraient bien d'ailleurs avoir une même matrice.


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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 24 Fév 2009, 19:43 
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L'homme fuyant c'est l'homme sans honneur, sans colonne vertébrale, celui qui s'adapte à la flexibilité, qui zappe et qui n'a pas d'états d'âme, toute notion de continuité historique et de référence à une morale appartenant à une tradition que le néolibéralisme et avant lui le marxisme ont voulu raser ( du passé faisaons table rase + tout est possible).

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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 24 Fév 2009, 20:09 
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Oui, et on pourrait dire que c'est l'homme sans transcendance, sans métaphysique, c'est à dire l'homme incapable de se relier à ce qui est au delà du temps. John a raison de souligner qu'Evola est métaphysicien: la critique qu'il fait de l'homme moderne suppose la conscience de ce qui est au delà de la physique (au sens grec, la physique englobant tout ce qui relève de la nature).


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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 24 Fév 2009, 21:44 
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Philon a écrit:
L'homme fuyant c'est l'homme sans honneur, sans colonne vertébrale, celui qui s'adapte à la flexibilité, qui zappe et qui n'a pas d'états d'âme, toute notion de continuité historique et de référence à une morale appartenant à une tradition que le néolibéralisme et avant lui le marxisme ont voulu raser ( du passé faisaons table rase + tout est possible).
Un peu dans le sens de cette remarque il y'a ce passage de Cioran (1911-1995) dans Cahiers 1957-1972 (1997, 1000p.), p. 209 :

« Passé deux heures merveilleuses dans une famille russe. Ces gens ont si peu changé depuis leurs grands romans ! C'est beau leur inadaptation.
D'ailleurs l'adaptabilité est signe de manque de caractère ** et de néant intérieur. »

** [+ p. 42 :
« Un grand caractère n'est pas ouvert, mais fermé : sa force réside dans ses refus, dans ses refus massifs. »]

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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 25 Fév 2009, 00:09 
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Sur ce qu'on appelle la crise de l'autorité comme valeur, y aurait-il un filon à creuser ? Plus sérieusement, permettez-moi, m'dame Philonleparfaitamour, de vous (ré)exposer bien modestement quelques réserves.

L'autorité tout d'abord se dit en plusieurs sens : morale, politique, judiciaire, religieuse, familiale, etc. Voilà pourquoi je pense qu'extrapoler à partir d'observations ou de considérations générales d'un psychologue qui s'y rattachent (je n'ai pas lu votre livre au titre musilesque, je m'en tiens à votre lecture), autrement dit passer rapidement d'un domaine à un autre, manque de réserve.

Je m'explique. Dans le domaine des soins psychiques (répondant à des cas de souffrance réelle), il y a un critère simple, c'est le distinguo normal/pathologique (ces 2 termes étant entendus au sens médical). Il est autant déontologique que pratique (décision quant au diagnostic). Ce psychiatre/psychanalyste doit évoquer des cas de patients pour lequel le manque de contrôle sur sa conduite individuelle, à des degrés divers (du simple TOC à l'agressivité compulsive), porte atteinte au bon déroulement de leur vie. Son travail vise donc à aider ce type de patient à gérer ses troubles en adaptant ses réponses comportementales (les médicaments sont à cet égard complémentaires mais pas suffisants). Or il est bien évident qu'un patient n'est pas un cas d'école à traiter fissa, c'est aussi un être social (milieu, mode de vie, statut, etc.).

Or les psychiatres se trouvent de plus en plus ces 2 dernières décennies confrontés aux répercussions des conditions sociales de vie qui se sont aggravées, ils sont en première ligne pour le constater lors de leurs visites aux HP qui connaissent de nouvelles "variétés" d'internés. Mais le même phénomène est observable au sein de la population carcérale. Ce n'est donc pas par passion pour l'antipsychiatrie des années 70 qu'ils se sentent troublés dans leur conscience professionnelle, c'est parce que les pouvoirs publics se servent d'eux pour pallier leurs défaillances : fermeture des maisons locales de soins pour les patients légers (dépressifs, attardés mentaux, etc), pressions policières/judiciaires pour des internements abusifs (10.000/an évalue le Groupe Information Asile) dont certains amènent même l'État français à être condamné par la Cour européenne des droits de l'Homme, etc.

C'est dans ce contexte que s'inscrit ce type de bouquins comme celui que vous citez : certains psychiatres s'intéressent aux approches interdisciplinaires afin de mieux cogiter sur leur pratique médicale. Si pour eux il est évident que si une jeune personne n'arrive pas à intérioriser l'autorité (familiale en premier lieu) elle aura du mal à trouver des limites à son comportement en société, c'est par contre un fait récent de prendre en compte aussi les parents, ou de les mettre à l'écart, dans la participation à la thérapie du patient (par exemple les cas des anorexiques traitées dans des centres spécialisés). Ce que je veux dire, c'est que leurs réflexions sont relatives à leur métier. Elles apportent un éclairage certes à ne pas déconsidérer, elles ne prétendent pas pour autant étendre cela à toute l'organisation d'une société comme vous faites, car la vie sociale a plusieurs dimensions et ce n'est pas à l'aide d'une raison analogique qu'on les appréhendera plus finement (sinon on peut tout aussi bien éluder ses responsabilités comme le voyou de "la zone" interprété par Coluche, je cite de mémoire : "car si la société ne peut pas nous blairer, c'est parce qu'elle veut oublier que c'est ELLE qui nous a créées"). Et p't-être bien, si on va par là, histoire de faire une tiote pointe à l'archiviste-compilateur, que la "race de l'homme fuyant" compterait aussi dans ses rangs ceux restant bloqués sur l'opposition tradition/progrès...

L'histoire des mentalités est il est vrai pas toujours aisée quand on est contemporain, l'imaginaire collectif y a sa part, les modes de vie aussi, l'histoire transmise itou. Et pour reprendre l'exemple cinématographique de la jeune fille narguant sa mère en singeant un dictateur jugé anhistoriquement comme le Mal absolu (alors que le totalitarisme, comme le rappelait Vergès, n'a jamais cessé d'exister puisqu'il a pris d'autres formes), cela illustre pour moi simplement la confusion entre autorité et autoritarisme (confusion à cet égard assez similaire à ceux identifiant esprit traditionnel et traditionnalisme, c'est juste histoire de décocher une seconde pointe). Or l'autorité n'est pas le pouvoir (voire la pulsion de pouvoir), elle est bien plutôt ce qui transcende tout pouvoir : "la crise de l'autorité dans un gouvernement autoritaire est toujours une force extérieure et supérieure au pouvoir qui est le sien" (Hannah Arendt, La Crise de la culture). Étymologiquement, auctoritas vient du verbe latin augere (augmenter), "et ce que l'autorité ou ceux qui commandent augmentent constamment, c'est la fondation" (ibidem). L'autorité n'a donc besoin ni de violence ni de persuasion pour s'imposer : elle tire d'elle-même, c'est-à-dire de l'histoire, sa propre justification. Quand on cesse de respecter l'autorité, c'est qu'on a perdu le lien religieux avec le passé (non pas un passé figé ou idéalisé, mais un passé porteur d'avenir).

Un pater familias ou un professeur qui "fait pote" avec son fiston ou son élève renie ainsi son autorité de fait en refusant de maintenir intact le lien de supériorité entre le passé et le présent. Mais en même temps, rajouterais-je, il doit aussi respecter la personnalité de l'enfant en tant que celui-ci est appelé à devenir adulte et responsable (Françoise Dolto, psychanalyste et fervente chrétienne, interprète en ce sens la fameuse parole de Jésus "laissez venir à moi les petits enfants", Mc 10, 14-15 : "ces enfants ne sont pas à vous, ils sont à moi, Fils de Dieu, ils sont comme moi, enfants de Dieu ayant pris chair par votre médiation. Vous êtes comme moi enfants de Dieu, ayant pris chair par la médiation de vos parents, eux-mêmes enfants de Dieu. Devant Dieu, ils sont vos égaux. Laissez-les venir à la liberté de désirer que Dieu soutient").

Est-il vraiment grand besoin de jouer à se faire peur sur la prétendue disparition annoncée de l'autorité sous toutes ses formes pour pointer un fait banal, à savoir que la vie privée l'emporte sur la vie publique ? Avoir autorité sur soi, c'est déjà comprendre que faire œuvre (politique), c'est s'engager dans un espace et dans un temps qui transcendent l'espace et le temps humain : "pour les Grecs et les Romains aussi bien, malgré toutes leurs différences, la fondation d'un corps politique était engendrée par le besoin qu'avait l'homme de dépasser la mortalité de la vie humaine et la fugacité des actes humains" (Arendt, ibid.). Est-ce vraiment le manque d'autorité qui laisserait prospérer la gouvernance néo-libérale (éternel refrain d'ado éternel : "nous sommes une génération élevée par leur mère", Tyler Durden) ou ne serait-ce pas plutôt le manque de courage (politique avant tout) ? Pour paraphraser l'homme aux semelles de vents : "à supposer que la vérité soit femme, c'est à croire que ceux proclamant lutter contre leur époque n'ont jamais rien compris aux femmes". :mrgreen:

Mais au diable la gravité, soyons désinvoltes, n'ayons l'air de rien ! :roll:


Dernière édition par Alastor le 25 Fév 2009, 02:38, édité 2 fois.

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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 25 Fév 2009, 00:23 
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Ce qui est bien, lorsque l'on parle des hommes fuyants, c'est d'en avoir au moins un exemple à portée de la main.


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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 25 Fév 2009, 00:35 
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Ce qui est bien, lorsque l'on parle des hommes fuyants, c'est d'en avoir au moins un exemple à portée de la main.


Ah lulu, j'imagine que souvent tu as du rêver avoir été dans une vie antérieure un de ces paons faisandés, perruqués et poudrés qui aimaient se délecter de faire un bon mot dans les salons ou les loges au XVIIIe siècle, malheureusement tu me sembles plus un fin de race à l'ironie aussi mordante que le dentier d'une vioque syphilitique.

Allez retente ta chance mon cheeeur ésotériste en peau de lapin. Un peu de légèreté, ça ne peut que détendre. :P

Jovialement,


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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 25 Fév 2009, 00:52 
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Te serais-tu senti visé Mediator?

Enfin pour une fois tu as un avatar qui te convient, et je te félicite.


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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 25 Fév 2009, 13:07 
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Mais, Alastor,
je suis d'accord avec ce que vous dites : à savoir que l'on confond l'autorité et l'autoritarisme.
Sinon, ce que je retiens, c'est que la vision que peuvent avoir les psy du point de vue qui est le leur, avec éventuellement des "oeillères" professionnelles, rejoignent celles d'autres observateurs, des sociologues, des politiques, des enseignants. D'autre part,nous sommes, nous aussi, les citoyens, capables d'observations plus générales sur la société qui nous entoure et où nous mettons au monde nos enfants.
Je ne sais pas si Dieu soutient la "liberté de désirer" au sens ou cette phrase peut être lue aujourd'hui sur fond de dérégulation et après la "libération sexuelle" (Reich avait essayé par exemple de faire entrer Jésus dans ses grilles). D'un point de vue psychanalytique, le désir nait lorsque l'interdit est posé, si j'ai bien compris, ceci dit je ne suis pas une experte.
Aussi pourrais-je vous demander ce que vous entendez par "liberté de désirer" ?
Je suis assez d'accord avec ce que vous dites à la fin sur le manque de courage, toutefois...la gouvernance néolibérale et le manque de courage, c'est kif-kif à mon avis !
Vous me pardonnerez, j'espère, de désobéir une fois de plus ( je commence à être rodée) à l'injonction de légéreté...
Moi, c'est gravement que je désire. Notamment que l'on essaie avec un peu de respect pour les sujets graves, non pas de "se faire peur" mais d'essayer d'approfondir le débat, pas de faire voler des plumes.

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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 26 Fév 2009, 01:26 
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Il est dit dans la Bible: "vous avez été pesé dans la balance, et on vous a trouvé trop léger." (Daniel 5 - 27)

On ne voit pas que la légèreté soit forcément une qualité.

Quant à la question de la remise en cause de l'autorité, c'est tout le monde moderne qui est fondé sur un refus de l'autorité supra-humaine. On peut déjà le voir dans le libre examen du protestantisme, et le processus est abouti avec l'idéologie de Mai 68 (qui était en germe et même très présente bien avant).

On pourrait dire que c'est en rapport avec le refus de la hiérarchie, car reconnaître l'autorité de quelqu'un, c'est bien reconnaître sa supériorité hiérarchique, et les idéologies modernes ont toutes en commun la haine de toute supériorité.

Pour ce qui est de la "liberté de désirer", j'ai vraiment l'impression d'entendre une blague. En Inde, ce que l'on considère, c'est que l'homme n'est pas libre tant qu'il n'est pas libre par rapport à ses désirs. L'esclavage par excellence, c'est celui du désir justement. D'ailleurs je ne vois pas en quoi on pourrait "libérer le désir": le désir au contraire s'impose à nous. Même sur le plan psychologique, cela me paraît évident. En revanche, on peut envisager d'utiliser le désir lui-même dans le sens d'uen ascèse spirituelle, comme dans le Tantrisme, mais c'est tout autre chose. Et cela impose effectivement de désirer gravement.


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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 26 Fév 2009, 09:58 
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Bonjour,
j'y ai repensé cette nuit.

D'un autre côté, il ne faudrait pas avoir vis-à-vis de sujet si grave, justement, une attitude fermée à ce que d'autres personnes vont ressentir différemment.
Peut-être qu'Alastor a voulu dire autre chose que ce que nous avons compris avec la "liberté de désirer".
Si on examine ça de près, on constate que....nous ne sommes pas libres de désirer ou pas, le désir c'est l'autre, ça nous tombe dessus, on ne peut pas "décider" d'avoir un amant, un ami, un sentiment pour quelqu'un (ce serait bien, mais ça perdrait tout son sel ).
Ce à quoi va s'appliquer notre liberté c'est de "donner suite" ou de s'éloigner. Pour un chrétien par exemple, la tentation n'est pas un péché, ce sont les circonstances, la nature du désir lui-même, est-ce que cela va blesser l'autre, notree complaisance, etc. Par notre liberté, nous pouvons nous éloigner, nous pouvons résister, nous devenons maitres de notre désir. Nous sommes sujet de ce désir. Il est en nous mais il n'a pas forcément le pouvoir de nous anéantir. Il fait en quelque sorte partie d'une démocratie où il n'a pas la majorité.

Autre réflexion : dans ce qu'il est convenu d'appeler la "perversion"( le machiavélisme, la perfidie de jadis), le pervers va exciter le désir de l'autre sans ressentir de désir, en faisant semblant (la femme fatale), le pervers organise de façon très maligne la NON RECIPROCITE. De cette façon, il s''annexe l'autre, le désir étant par définition une chose fragile, vumlnérable, conflictuelle, et ce que nous avons de plus intime, de plus particulier.
Faire souffrir quelqu'un par là est un moyen très sur de l'anéantir, de lui ôter toute liberte, et ce d'autant que les capacités "défensives" doivent tomber pour que le désir se déploie.

Donc, vu sous cet angle qui est plutôt "occidental" ( je n'ai pas parlé du détachement des bouddhistes parce que je ne le connais pas assez ) on peut considérer que Jésus, loin d'être ce "libérateur" précurseur de ma 68 qu'en a fait Reich, a pu dire en substance aux adultes de son époque :

1 Les enfants ne vous appartiennent pas, ne les "séduisez" pas, ne les attrappez pas par leur désir pour vous les aliéner (il devrait revenir faire un petit tour ici-bas au XXIème siècle...).
L'idée alastorienne comme quoi tous sont égaux pourrait se lire non comme un abrasement des différences générationnelles mais comme une injonction à respecter dans l'enfant le futur adulte : plus tard, il quittera ses parents. Ne le retenez pas dans votre giron en l'attrappant avec son désir. ce qui signifie : respectez les différences générationnelles, et donc au fond l'interdit.
Aux noces de Cana, lorsque Marie signale à son fils que les convives n'ont plus de vin, il commence par la remettre à sa place en lui disant : "femme, qu'il y-t-il de commun entre toi et moi", ce qui signe la séparation( en gros: "écoute, maman, t'es gentille, mais je suis grand").

2 Respectez-vous en général les uns les autres, c'est-à-dire : évitez de vous traiter en objets ! Sinon, on assistera à ces extrêmes relationnels : soit on va réprimer, inhiber les désirs et ne plus vouloir en vivre aucun de peur de ce que cela peut déclencher s'il ne sont pas canalisés( repli sur soi, plus de vie affective, nouveles solitudes), souent après avoir été échaudé par des pervers.
Soit on va très vite retomber du désir à l'addiction.

La "liberté" de désirer est un terme qui a été interprété dans le mauvais sens comme "faites sauter les interdits".Or il faut, c'est là le paradoxe, en passer par un certain nombre d'interdits, par un apprentissage, pour se sentir "libre" par rapport à son désir. On se sent libre par exemple de faire du vélo quand on a appris à en faire ( sinon on a trop peur de se casser la figure).

Jésus dit donc en substance aux parents qu'ils doivent éduquer les enfants tout en ne les prenant pas comme objets narcissiques. Leur désir devra se tourner vers d'autres personnes que les parents, et pour que cela se passe bien, il faut que les enfants aient acquis une certaine maitrise, une élaboration du désir.
Je rappelle d'ailleurs que l'Eglise catholique s'est battue pour le libre consentement dans le mariage.

Ce qu'Alastor a peut-être voulu dire, et nous avons eu le tort de le lire trop vite sans y réfléchir, ce serait au fond quelque chose comme : Dieu soutient la liberté du désir de se déployer hors parents et la liberté du sujet par rapport à ses désirs dont il ne devient pas l'esclave parce que ses parents ont obéit eux-même à une forme de bonne autorité (Dieu).
On trouve donc dans ce passsage de l'Evangile un exemple de tissage heureux entre désir (charnel aussi) et liberté qui rejoint à maints égards le sens du mariage chrétien.

_________________
"Mais il ne suffit pas de produire la chair humaine pour qu'elle vive, il faut à l'homme une raison de vivre."
Pierre Legendre, "La fabrique de l'homme occidental".


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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 27 Fév 2009, 13:41 
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En ce qui concerne les réflexions de Dolto sur l’Evangile, on ne voit pas du tout en quoi l’Evangile parlerait d’égalité.

« Je vous le dis en vérité, que si vous ne vous convertissez, et si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. » (Matthieu 18 – 3)

«Laissez venir à moi les petits enfants, car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume des Cieux ». (Matthieu 19 – 14)

« Je vous dis en vérité que quiconque ne recevra point le royaume des cieux comme un enfant n’y entrera point. » (Marc 10 – 15)

Il ne s’agit pas d’égalité, mais de supériorité, de la supériorité de l’état d’enfance. On peut rappeler que dans pratiquement toutes les religions l’état de sainteté est assimilé à l’état d’enfance, et on peut aussi citer Lao tseu :

« Moi seul je diffère des autres hommes
« parce que je tiens à téter ma Mère. » (Tao të king 20)

« Celui qui possède en lui la plénitude de la vertu
« est comme l’enfant nouveau-né :
« les insectes venimeux ne le piquent pas
« les animaux sauvages ne le griffent pas
« les oiseaux de proie ne l’enlèvent pas. » (Tao të king 55)

Encore une fois il ne s’agit absolument pas d’égalité, mais de l’affirmation de la supériorité de l’enfance sur l’âge adulte, sous certains rapports. On pourrait faire une étude sur les raisons de cette supériorité selon les différents enseignements traditionnels, mais ce qui est sûr, c’est que cela n’a rien à voir avec les considérations de la psychanalyse.

On peut d’ailleurs remarquer que l’enfance est justement l’âge où la distinction entre les sexes n’intervient pas, cette distinction se faisant en fait à la puberté (par rapport à l’enfance, l’hypothèse pan-sexuelle de Freud tombe dans le vide).

Quant à la liberté de désirer, je ne vois pas très bien quel sens peut avoir cette expression : le désir, quel que soit son objet et sa nature (car il y a bien des sortes de désirs) est quelque chose qui s’impose. La question étant de savoir si la réalisation d’un désir est bénéfique ou non. Un met peut être d’apparence succulante, et empoisonné. C’est bien une des caractéristiques de notre époque que de parler comme si nos actes étaient sans conséquences. Le fait est qu’ils en ont, et que certaines conséquences sont fatales. On revient toujours à ce problème avec les « psys » : ils parlent comme si il n’y avait d’autre réalité que psychologique, et indépendamment des conséquences réelles que peuvent avoir nos actes, et qui relèvent, non de la subjectivité, mais du monde objectif.

Il ne s’agit pas de juger le désir, puisqu’il y a bien des sortes de désirs, et que d’ailleurs, si on le prend du point de vue d’une voie spirituelle, le désir peut tout aussi bien être un moteur qu’un obstacle selon la manière dont il est abordé.

Seulement justement, dans ce cadre d’une voie spirituelle, il y a une finalité, alors que ce qui paraît caractériser la société libérale, c’est justement l’absence de finalité et de direction. Dans les contes de fée, justement, il y a une direction : une issue fatale possible, et une issue merveilleuse. Dans la société libérale, il n’y a aucune idée de but et d’accomplissement : il s’agit de se laisser aller aux désirs, lesquels sont créés de toute pièce par la société de consommation, et le jugement ultime est systématiquement occulté : ce jugement, c’est la mort, que l’on fait tout pour rendre absente, pour effacer.


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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 02 Mar 2009, 06:12 
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Inscription: 28 Jan 2009, 19:02
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Le propos de miss Dolto, c'était juste pour illustrer que peuvent être articulés autorité, amour et respect de l'enfant. Elle le dit, dans cet entretien, autant en pédiatre qu'en croyante ; elle ne prétend en outre pas faire de l'exégèse, je crois que tout le monde est à même de le capter. Transmettre, ce n'est pas simplement communiquer un enseignement, c'est aussi livrer une manière d'interpréter, et le titre de l'ouvrage d'où provient cet extrait assume cette façon de vivre son métier et de le faire partager : L'Évangile au risque de la psychanalyse.

Cette manière de prendre un détail d'un argumentaire et de broder autour (merci quand même pour les zolies citations), c'est déplacer le sujet. Idem avec la focalisation sur la liberté de désirer (querelles de mots pour pallier le manque d'expérience sur les sujets). Il serait même aisé de retourner tous les dénis en mode semi-automatique, quand bien me serait ressorti l'anathème d'inversion.

Citation:
On revient toujours à ce problème avec les « psys » : ils parlent comme si il n’y avait d’autre réalité que psychologique, et indépendamment des conséquences réelles que peuvent avoir nos actes, et qui relèvent, non de la subjectivité, mais du monde objectif.

Confusion entre psychologie (étude de la psyché) et psychologisme (réduction du monde à des phénomènes psychologiques). Mais n'est-ce pas à une même réduction que se livre notre beau discoureur quand il conspue le libéralisme (économique voire philosophique) ? Le sociologue Max Weber rappelait que ceux ramenant le capitalisme à de la cupidité (soif de l'or), au nom d'une nature humaine anhistorique, était incapables de comprendre pourquoi il émergeait au XVIIe siècle (en Hollande, en Angleterre, etc) et pas avant ou ailleurs. Et par là s'interdisaient toute prise sur sa réalité historique, politique, sociale.

Pour critiquer la Modernité, nous avons juste droit à sa caractérisation comme "déviation occidentale", or ce discours prétendant juger des autres est clairement une attitude de fuite. Où est la différence entre ceux s'entichant des fictions ésotérisantes du new age et ceux présentant la Tradition non comme appartenant à la hiérohistoire mais comme criterium absolu de son époque ? Cet aveuglement revient à faire de toute connaissance principielle un assemblage scolastique ramené au principe de finalité pour tout et n'importe quoi, autrement dit un "asile de l'ignorance" selon la cinglante formule de Spinoza. Les psys ont encore beau dos de servir de personnages-repoussoir, eux qui pourraient tout aussi bien avoir à redire sur ceux qui "parlent comme si il n’y avait d’autre réalité que" métaphysique (de l'Un).

Je ne vois pas en plus quelle "voie spirituelle" on peut tracer, excepté celle de jouer éventuellement au cyberdjihadiste, si on reste hermétique aux conditions produisant notre monde, autrement dit à la vie collective. En ce cas, autant clamer que l'homme est définitivement corps-rompu par la peccabilité et qu'il n'a que se réfugier dans un supplément d'âme vu que tout est toujours foutu et qu'aucune raison d'entreprendre ne vaut hors de celle du "salut" de son âme ou d'un signe de la Providence. On peut même enrober cela avec des belles citations de Maistre ("le mal a tout souillé", "le corps social ne peut pas s'auto-créer") pour se donner des airs de Supérieurs inconnus. Lors de la Grande Guerre, les soldats du front avaient un mot pour ces beaux esprits purs en intention : les "planqués". Les rouges allemands eurent bien raison d'aller plus loin en 17 en voulant renverser leur gouvernement mû par leurs seuls intérêts financiers : on croit mourir pour la patrie, on meurt pour les capitalistes... Trafiquants d'éternel et marchands du temple n'ont jamais servi que les Puissants, il n'y aucune spiritualité là-dedans. Les seuls initiés de nos jours sont à Wall Street ! "L'herméneutique spirituelle" (Corbin) n'appartient pas aux érudits momificateurs, elle est source vive pour celui qui s'y plonge corps et âme sans pour autant oublier qu'en tant homme il a à tracer son destin. Destin dont la gravité implique l'exercice difficile de la lucidité.


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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 02 Mar 2009, 12:55 
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Inscription: 11 Mar 2008, 13:36
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Françoise Dolto a fait partie des auteurs d’un certain ouvrage des études carmélitaine sur Satan, qui faisait 666 pages. C’est déjà une indication intéressante.

Quant au fait que l’enseignement traditionnel soit effectivement le criterium de tout jugement pour un homme traditionnel, cela découle de la nature même de cet enseignement, et il faut rappeler que pour les hommes qui adhèrent à une forme traditionnelle, la tradition ne fait pas partie de l’« histoire », mais du présent. Cela est vrai en Inde comme dans le monde musulman et en Extrême-Orient, cela est vrai pour un Chrétien qui vit en Chrétien, cela est vrai, encore aujourd’hui, pour des millions de gens.

Cela n’est surprenant que pour des gens qui ignorent totalement ce que signifie la tradition. Pour donner un exemple, celui qui a compris une vérité mathématique élémentaire ne peut pas ne pas en faire le criterium absolu pour toutes les choses qui sont concernées par cette vérité, et cela est même assez évident. Il en va de même pour ce qui est de la logique. Et pour les mêmes raisons, il en va de même de l’enseignement traditionnel, dont les fondements sont métaphysiques.

Et à ce sujet, puisque tu parlais de Dolto, il faut dire que le fait qu’une personne soit « croyante » a assez peu d’importance : les gens qui adhèrent aux sectes les plus aberrantes sont bien « croyants », de même que ceux qui adhèrent à des idéologies modernes. Il ne s’agit pas de « croyance », mais de connaissance.

Citation:
« Je ne vois pas en plus quelle "voie spirituelle" on peut tracer (…) si on reste hermétique aux conditions produisant notre monde, autrement dit à la vie collective. »


Cela ne m’étonne pas. Pour dire une chose pareille, il faut vraiment ignorer le sens même de toute voie spirituelle. Tu as entendu parler des ermites ? Justement, dans presque toutes les formes traditionnelles, une des voies spirituelles possibles se fonde sur une fermeture hermétique à la vie de ce monde, et c’est, dans le Christianisme, la voie des ermites. En Inde, c’est la voie des Sadhus, mais en fait, je ne vois même pas dans quelle forme traditionnelle on ne trouve pas l’équivalent. En fait, il n’y a pas de voie spirituelle possible si l’on ne fait, au moins temporairement des retraites. Et j’avoue ne même pas voir ce que pourrait être une voie spirituelle sans la solitude, même si celle-ci n’est pas permanente.

Mais en plus, l’origine de ce monde, c’est le Principe, et non la vie collective.

En revanche, on pourrait dire qu’il n’y a pas de voie spirituelle possible pour une personne qui considère que le monde est le produit de la vie collective.

Et effectivement, pour nous, ce qui ne conduit pas à une voie spirituelle est totalement dépourvu d’intérêt.


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 Sujet du message: Re: L'homme sans gravité
MessagePosté: 18 Avr 2009, 22:24 
Luther affirme que l'homme n'est pas sauvé par ses oeuvres mais par sa foi, et que ses oeuvres terrestres n'influencent pas Dieu pour l'accord de son salut. La doctrine de la prédestination de Calvin prétend que Dieu aurait avant toute éternité désigné les uns pour le salut, les autres à la perte éternelle, sans que l'homme puisse influencer cette décision.

Comment , à ce compte-là, les protestants sont-ils restés si rigoureux dans leur éthique? Pourquoi ne se sont-ils pas abandonnés à leurs plus sauvages pulsions de meurtre, de destruction et de débauche orgiaque?


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